| L’art de Maria
Klonaris et Katerina Thomadaki associe une réflexion sur les technologies
de l’image et une exploration de l’imaginaire dans ses aspects les plus
“enfouis”, les plus “archaïques”. Ces deux artistes d’origine grecque
travaillent, depuis leur arrivée à Paris en 1975, à
la rencontre des racines mythologiques et mystiques du monde Méditerranéen
et des multiples apports techniques, intellectuels, artistiques et politiques
(tels le féminisme) de l’Europe occidentale.
Que ce soit par le film, la photographie,
la vidéo, la performance, l’installation, la bande sonore ou la
palette graphique, leur œuvre réactive des mythes, fait ressurgir
des archétypes en leur donnant une interprétation nouvelle.
Corrélativement, ces figures, travaillées comme d’intenses
puissances d’évocation imaginaire, agissent comme éléments
perturbateurs des outils, langages et certitudes de nos modes de pensée.
Plus qu’un mixage de cultures, c’est plutôt une véritable
réflexion philosophique qui est en jeu dans cette hybridation, et
celle-ci touche profondément à l’inconscient de l’identité
contemporaine.
Au mois de mai 1992, Maria Klonaris et
Katerina Thomadaki présentaient une installation à Londres,
qui était à la fois un de leurs plus grands projets et leur
première manifestation de ce type en Angleterre. Située dans
l’ancienne piscine de Hornsey Road, Night Show
for Angel [1] était une
serie de huit environnements multi-media qui demandait au visiteur de s’engager
dans une longue promenade à travers le bâtiment.
Ce fut une expérience d’une qualité
rare. Pas seulement parce que l’œuvre était riche de bonheurs visuels
et sonores, mais parce qu’elle permettait de vivre une autre dimension,
un voyage de l’ordre d’une épopée ou d’un rite initiatique
requérant seulement une grande disponibilité à l’expérience
poétique.
Il est difficile de rendre compte de cette
installation autrement que par une description détaillée
de la promenade. D’une part, parce que la structure même de cette
création, conçue comme un parcours et une chaine de correspondances,
l’exige, et parce que les détails y sont multiples et savamment
étudiés. D’autre part, il faut pouvoir faire part de cette
absorption
du monde réel par un monde imaginaire, de l’expérience d’un
dialogue intérieur avec les images, les objets et les sons, qui
se faisaient, dans la conscience, “germes d’un monde”, “origines absolues"
[2]
d’une rêverie. Night Show for Angel montrait que l’experience
esthétique relève d’une part inaliénable de nous-mêmes.
Cela, on le savait en reconnaissant notre propre jouissance, un état
d’enchantement s’originant dans une certaine naïveté
première.
Maria Klonaris et Katerina Thomadaki explorent,
précisément, la dialectique du Soi et de l’alterité;
l’Autre, bien souvent, est chez elles la part secrète qui résiste,
contredit, subvertit l’identité (re-)connue de l’être - part
qui d’abord relève du corps, élément premier
dans l’expérience et la connaissance. Instigatrices d’un théâtre
corporel d’avant-garde à Athènes au début des années
70, puis héritières de l’Art Corporel tel qu’il fut éminemment
marquant à Paris à la même époque, initiatrices
de l’important mouvement de cinéma expérimental en France
(environ entre 1976 et 1985) connu sous le nom de “cinéma
corporel” (terme qu’elles ont inventé et défini dans
un manifeste de 1978), elles ont toujours considéré le corps
comme base de leur travail créatif [3].
Leur art pourrait donc se définir comme l’expression d’un “non-moi
mien” corporel et psychique, un univers du Soi, symbolique et mystérieux,
dont il faudrait trouver les clefs, sans qu’on ne parvienne toutefois jamais
totalement à le déchiffrer: l’Autre présente toujours
une part d’inaccessible.
Ce travail révèle ainsi clairement
une conception de l’art comme lieu où s’énonce l’inaliénable
du sujet, “l’insaisissable” disent-elles. Il est certain, par ailleurs,
que cette thématique s’ancre profondément dans une situation
de création à double auteur, où chacune des deux femmes
se trouve dans une constante position de relation au miroir.
Night Show for Angel donnait l’impression
d’une traversée mythique dans le territoire de l’Autre. Il est nécessaire
de prendre en compte la chronologie du parcours pour ne pas trahir ce qu’il
y avait d’irréductible dans cette installation et qui, notamment,
conférait à cet ange-là une toute puissance (poétique
et érotique) l’inscrivant radicalement en dehors des modes actuelles
sur l’angélisme, et situait l’œuvre hors des codifications communes
du champ de l’art.
Conçu comme une promenade sensible
et subjective dans l’installation, le texte qui suit ne prétend
donc pas être autre chose que le récit d’une série
de découvertes, apparaissant alors à l’esprit comme aussi
mystérieuses et fabuleuses que les trésors que l’on rencontre
dans les cavernes, les labyrinthes et les rêves - Au risque de se
brûler elle-même, l’expérience esthétique peut
se faire conte... |